Interview d'Ana Servo, autrice du roman érotique queer et punk Asphalte chaud

Christophe Siébert tire les vers du nez d'Ana Servo, autrice du très remarqué Asphalte chaud, roman érotique queer et punk !

Des lesbiennes pansexuelles qui ont l’air super énervées au premier abord mais débordent d’amour de tous les côtés, des envolées percutantes au sujet du travail du sexe, des petites villes de provinces, de la lutte des classes, de la façon d’être queer dans un monde triste et gris, des scènes de cul ébouriffantes… Asphalte chaud, premier roman érotique de Mona Servo, est un OVNI !

Bonjour Ana Servo, Asphalte chaud est votre premier roman érotique, mais l’érotisme en général n’est pas un domaine où vous êtes novice. Parlez-nous de votre parcours.

Il y a une vingtaine d’années, au cours de mes études de communication, je me suis intéressé à la façon dans la pornographie avait façonné les usages d’internet. Je voulais trouver un peu de stimulation au milieu d’études ennuyeuses Puis j’ai rejoint l’université à Lyon pour faire un master de scénariste. Là, j’ai été en contact pour la première fois de ma vie avec du cinéma d’auteur, intello et de gauche ahah, du cinéma marginal, expérimental… Dans ce cinéma des marges, il y avait du cinéma de genre, notamment queer ou pornographique. Je faisais aussi mes premiers pas dans le milieu de musiques underground, punk, noise… Ces formes nouvelles pour moi, confidentielles et radicales ont permis à mon regard de dévier, de changer de direction. 

Je regardais beaucoup de films explicites : de grands classiques comme Behind the Green Door mais aussi des films avec Lydia Lunch, le travail video prosexe et de « sex ed » d’Annie Sprinkle, Gregg Araki (pas porno mais tellement hot !), les films et les zines Bruce Labruce… 

Le cul est omniprésent dans ma vie

J’ai aussi commencé à publier des fanzines qui parlaient de musique et de films, je jouais dans des groupes post punk, j’organisais des concerts, je préparais parfois à manger pour cent personnes en soutien à une action militante, tout ça principalement dans des squats, en bossant dans un hôtel pour payer mon loyer et en étant à l’université ! 

J’ai ensuite vécu à Marseille, où j’ai créé, avec des amies, un petit festival de films, le MUFF. J’y programmais notamment une séance porn, ouvertes à toustes mais avec du porno queer seulement. J’ai aussi créé, avec une autre copine, les éditions Panpan Culcul, qui ont publié des fanzines centrés sur les sexualités et les pornographies. J’ai gagné le Prix de la nouvelle érotique il y a trois ans. 

Maintenant je vis à Bruxelles et fais partie de l’équipe du Brussels Porn Film Festival, du SNAP! (Sexworkers Narratives Arts & Politics) et j’ai aujourd’hui autour de moi, entre Marseille, Bruxelles, Berlin, Paris, une grande famille de perverses magnifiques et brillantes composée d’éditeur.ices, de poètes, de performers, de putes, de philosophes, de réalisateur.ices, de militant.es sexpo et decolonial.es, de pornographes & pornophiles, de feministes prosex, de queer, d’homosexuel.les, de punks, de folles (parfois tout en même temps ahaha), etc. 

On s’amuse et on lutte ensemble. Parce que le sexe, les sexualités et leurs représentations, c’est éminemment politique. 

Bref, le cul est omniprésent dans ma vie ahah. 

De quoi parle Asphalte chaud

Asphalte chaud est un roman érotique qui raconte l’histoire de Mona et Maritha, deux amies et amoureuses qui ont grandi en Camargue, dans une petite ville. Elles ont des petits boulots, elles aiment le sexe, elles parlent trop fort, elles sont escorts pour arrondir les fins de mois, elles sont liées à leur terre et à leurs gens, elles sont vulgaires, révoltées et vivantes. Elles décident de partir en vacances dans une voiture un peu pourrie et le livre raconte autant leur road trip que certains de leurs souvenirs, leurs rencontres, comment et avec qui elles baisent ou ont baisé… Et puis, c’est aussi une grande histoire d’amour.

On doit pouvoir lire plus d'histoires de gouines écrites par des gouines

C’est un roman érotique qui fait la part belle aux personnages queer. Pouvez-vous nous en dire plus ?

J’évolue dans un milieu queer, TPG (trans-pédé-gouine), également lié au travail du sexe et je crois très fort au point de vue situé. Même en fiction on se raconte toujours soi-même parce que tout vient de soi : mon personnage ne sera jamais totalement extérieur à moi car il passera toujours par mon regard, à travers mon filtre, teintés de mon vécu et de ma sensibilité. Alors je préfère raconter ce je sais, vis, expérimente, observe de l’intérieur, et surtout j’essaie de parler de certains sujets en tant que personne concernée, notamment lorsqu’il est question de minorités ou de groupes jugés ou humiliés par des classes privilégiées : ici les gouines, les putes, les bimbos de campagnes qui ont grandi sans bibliothèque. Je raconte donc des histoires qui viennent de ma propre vie, parce que je suis tout ça et parce que je crois qu’on doit écrire nos propres histoires. On doit pouvoir lire plus d’histoires de gouines écrites par des gouines. 

Et le roman érotique ne doit pas y échapper, parce que le sexe lesbien vu et revu à travers le male gaze c’est pas souvent terrible, ahah. Le porno est un endroit d’exploration passionnant mais qui façonne aussi, dans une certaine mesure, nos imaginaires et donc nos désirs ou même nos manières de baiser. C’est pour ça que la pluralité des récits et des points de vue, des personnages qu’on fait exister, y est d’autant plus indispensable. [À suivre…]

Je vous retrouve dans une semaine pour la suite de ce passionnant entretien ! En attendant, jetez-vous sur Asphalte chaud et, si vous voulez lire d’autres roman érotiques qui baignent dans la culture queer, n’hésitez pas à découvrir la nouvelle collection Prismes, dirigée par Didier Roth-Bettoni.