Des lesbiennes pansexuelles qui ont l’air super énervées au premier abord mais débordent d’amour de tous les côtés, des envolées percutantes au sujet du travail du sexe, des petites villes de provinces, de la lutte des classes, de la façon d’être queer dans un monde triste et gris, des scènes de cul ébouriffantes… Asphalte chaud, premier roman érotique de Mona Servo, est un OVNI ! (Première partie de l’interview à lire ici)
Vous avez souhaité que la couverture de votre roman érotique soit réalisée par Yvelizra. Parlez-nous de cette artiste et de ce choix.
Je suis une énorme fan du travail de Yvelizra (et même de sa personne ahah). Moi, j’ai une importante culture pédé simplement parce qu’elle a été plus documentée archivée diffusée que la culture lesbienne, gouine. Cette culture pédé m’a permis de survivre, de trouver des représentations dissidentes, qui allaient dans le sens de mes désirs. Il existe aussi une culture lesbienne, dyke, gouine, transgouine, mais j’y ai eu accès tardivement. Elle a été documentée, archivée mais est restée plus obscure, difficile à attraper. Pourtant j’aurais adoré pouvoir me nourrir de tout ça aussi ! Depuis des décennies, des équipes de gens formidables, aux quatre coins du monde, se livrent à un boulot essentiel d’archivage et de diffusion. Alors on exhume les gouines, on les entend de plus en plus, les fantômes et celles qui sont encore et toujours là.
De la joie, des aiguilles, du latex, des poils, des mégots, du sang, des chattes
Le travail d’Yvelizra est contemporain, il montre une communauté active de gouines sentimentales et perverses qui font du BDSM, de personnes queer magnifiques dont les corps ne correspondent pas nécessairement aux canons de beauté admis par la majorité. Dans ses photos on voit de la joie, des aiguilles, du latex, des poils, des mégots, du sang, des chattes… C’est vivant, ça s’inscrit à la fois dans une sorte de documentation communautaire mais aussi dans une pornographie ou un érotisme super beau et excitant. On a besoin de ça. Ça rejoint la question des archives, des besoins de représentation qu’on éprouve en tant que minorité sexuelle.
De plus Yvelizra et moi sommes amies, on a déjà travaillé ensemble, elle est brillante et fait de très bonnes blagues, son boulot est hot et smart, c’était évident qu’elle illustre la couverture de mon roman érotique.
Des descriptions sans détour ou sans métaphore, du cul direct
Selon vous, qu’est-ce qui caractérise une bonne scène de cul, dans un roman érotique ?
Il faut partir de soi : si quelque chose t’excite, y a de grandes chances que ça en excite d’autres. Une bonne scène érotique ou porno doit exciter d’abord cell.ui qui l’écrit. Ensuite, puisque qu’on écrit pas seulement pour soi, il faut travailler à se rendre intelligible, donc lire et relire en effectuant un pas de côté.
De manière plus concrète, je dirais qu’un mélange de sensations (odeurs, matières, vues des personnages etc.), de ressentis (ça me fait quoi, ces sensations), de cérébral et de sentimental, en même temps ou tour à tour, donne plusieurs dimensions à une scène et immerge la.e lecteur.ice. J’aime les descriptions sans détour ou sans métaphore, du cul direct. Mais j’aime aussi la poésie, ahahah. Je ne crois pas aux recettes, en tout cas.
Mon cerveau bouillonne parfois
Quel genre d’écrivain êtes-vous ?
J’écris d’abord l’histoire dans ma tête, dans ses grandes lignes, une sorte de squelette de ce que pourrait être le livre, presque déjà chapitré, pour disposer d’un canevas et éviter de partir dans tous les sens (mon cerveau bouillonne parfois et je dois le cadrer si je veux être comprise ahah). Au moment de l’écriture, j’essaie de me laisser porter, d’y aller de manière directe ; c’est au moment des relectures – car je relis chaque jour ce que j’ai écrit, parfois à haute voix – que je vais refaçonner ce qui ne me plaît pas ou approfondir et déployer ce qui me plaît. J’essaie d’écrire chaque jour, matin ou soir, quand je travaille sur un projet de littérature ou de fanzine.
J’attache une grande importance à l’ancrage géographique, ça peut être une façon de faire venir les sensations. Mon roman érotique se déroule notamment en Camargue, où j’ai grandi, alors je connais bien la sensation de l’herbe sèche ou de la terre sous les pieds, les canicules qui font remonter les odeurs de pneu et de carburant, comment le vent souffle etc. Ça m’avait frappé dans Avec Bastien, de Mathieu Riboulet, un de mes auteurs préférés, cet ancrage géographique, et c’est vraiment un truc que j’essaie de faire.
Je vous retrouve dans un mois pour la rentrée de La Musardine, avec un article consacré à l'art et la manière d'écrire une bonne scène de cul ! En attendant, jetez-vous sur Asphalte chaud et, si vous voulez lire d’autres roman érotiques qui baignent dans la culture queer, n’hésitez pas à découvrir la nouvelle collection Prismes, dirigée par Didier Roth-Bettoni.
Photographie : Nuage ZD