Interview de Christophe Bier, auteur du roman érotique L'Homme-Chien (Partie 1)

Christophe Bier est un prince, un roi. Le prince des pervers, le roi des vicieux ! Et si son dernier roman érotique, le diabolique Homme-Chien, superbement illustré par Clarence Etienne, ne l’a pas conduit tout droit à la Bastille, c’est sans nul doute parce que son auteur jouit de relations haut placées.

Bonjour Christophe Bier. Vous n’en êtes franchement pas à votre coup d’essai dans le domaine du roman érotique. Pouvez-vous nous parler un peu de votre parcours ?

Une dizaine de "romans de gare" chez Media 1000, il y a vingt-cinq ans, pour une collection défunte. J’étais déjà dans les liens, les laisses, les fouets puisqu’elle s’appelait "Contraintes", dirigée par Robert Mérodack. Et en 2023, j’ai ressuscité avec un ami un label de l’entre-deux-guerres qui me passionne, la Select-Bibliothèque, pour en poursuivre la série. Y sont sortis trois titres sous pseudonymes, dont une histoire de garçon transformé en chien par sa sœur et sa tante ! Je collectionnais les romans "Sabine Fournier", alors je voulais en écrire un aussi. C’est une manière de devenir soi-même l’un des objets de sa collection.

"Le véritable sujet est la façon vicieuse dont les fantasmes submergent mes personnages"

De quoi parle L’Homme-chien

Tout est dans le titre, un thème classique du roman érotique, mais aux variations infinies. Dans quelles circonstances un homme devient chien, pour combien de temps, a-t-il été contraint, le souhaite-t-il, de qui est-il le chien ? Maxime est un jeune acteur au chômage qui accepte un contrat mirobolant : jouer un chien pendant un an, au pied d’une productrice de cinéma qui le dresse comme tel, le fait vivre dans une niche dans son jardin, le fait manger à quatre pattes, le tient en laisse, le fait aboyer. Et tout autour de lui le conforte dans cette humiliante illusion. Ah, rien qu’à énoncer le menu des turpitudes, ça me fait de l’effet ! La première partie du livre raconte cette année clébarde qui fonctionne, comme un traquenard. Le véritable sujet est la façon vicieuse dont les fantasmes submergent mes personnages. Ils ne s’imaginent jamais vraiment dans quoi ils mettent les pattes, ils n’ont pas conscience du degré de perversité de leurs partenaires. On signe un contrat, et tout se referme sur eux de manière tordue. 

"Une fois encore, les fantasmes vont tout subvertir"

La seconde parti se situe vingt ans après ce dressage. Sans doute Maxime n’a-t-il rien connu de plus fort dans sa vie. Rentré dans le rang, il déprime et se dit qu’il faudrait recommencer l’expérience. Par chance, il retrouve une toiletteuse qu’il avait connue lors de son dressage. Elle le reprend en main et, une fois encore, les fantasmes vont tout subvertir. La première partie est racontée du point de vue du chien, la seconde de celui de la maîtresse. S’ajoute au duo un romancier SM – Léon Despair, l’un de mes pseudos favoris – qui découvre à son tour que les histoires qu’ils inventent peuvent se vivre dans la réalité. C’est le dernier thème abordé : la mise en abyme du roman lui-même avec – surprise ! – l’arrivée de Sabine Fournier en chair et en os ! Il était temps qu’elle intervienne un jour dans un livre. Mais ce n’est pas une réflexion intellectuelle sur la littérature, rassurez-vous. La mise en abyme intervient comme un sale tour, celui de l’arroseur arrosé, ou comment les fantasmes rattrapent les romanciers de cul. J’ai toujours en tête la phrase de Michel Simon dans Drôle de drame : "À force décrire des choses horribles, elles finissent toujours par arriver." La phrase portait sur le roman policier mais s’applique aussi au roman érotique.

"Mes romans sont toujours à la lisière de l'horrifique"

Vous traitez dans votre roman de thèmes extrêmes. Selon vous, un roman érotique doit-il forcément explorer des zones taboues ?

Auteur et lecteur, j’ai du mal à m’intéresser à un récit gentillet, sans tension. La notion de consentement m’indiffère. Je n’écris pas des manuels de bonne conduite ni des romans consensuels. Si mes personnages dépassent les bornes, c’est mieux. Les dominants ont tous les droits. Je n’aime pas les « belles âmes », je préfère quand c’est noir. La sexualité SM me semble viscéralement anarchiste. Le maître et l’esclave ridiculisent toutes les normes d’autorité. Dans un roman, on peut aller très loin, laisser courir l’imaginaire. S’il faut corseter les fantasmes, à quoi bon écrire ? Mes romans sont toujours à la lisière de l’horrifique. Les Japonais ont un terme pour cela : ero-guro, de l’érotisme grotesque. Je me retrouve à l’aise dans cette notion. Mais je pense aussi, sans provocation, que L’Homme-chien est un roman sentimental, même si les personnages font autre chose que de coucher dans des draps de satin.

À dans quinze jours pour la suite de ce passionnant entretien ! D’ici là, ruez-vous sur L’Homme-chien ! Et si les histoires d’humiliation et d’animalisation vous rendent curieux, pourquoi ne pas aussi jeter un œil au magnifique Mauvaise pente, de Joko, illustré par lui-même ?