Interview de Christophe Bier, auteur du roman érotique L'Homme-Chien (Partie 2)

Christophe Bier est un prince, un roi. Le prince des pervers, le roi des vicieux ! Et si son dernier roman érotique, le diabolique Homme-Chien, magnifiquement illustré par Clarence Etienne, ne l’a pas conduit tout droit à la Bastille, c’est sans nul doute parce que son auteur jouit de relations haut placées.

Rebonjour cher Christophe. J’ai eu l’impression que votre roman érotique jouait sur une sorte de connivence avec le lecteur. Est-ce important pour vous ?

Un auteur se jette à l’eau, sans trop réaliser ce qu’il fait. Il a ses trucs, ses ficelles, mais s’abandonne à des forces qui le dépassent : les personnages, les situations. Avant même de penser aux lecteurs, il existe une nécessité qui me pousse à écrire. Ensuite, j’ai envie d’être lu, mais sans chercher à plaire. Je ne sais pas s’il y a complicité, je me méfie de cela. Je veux surtout embarquer les lecteurs dans mes pièges, les surprendre, bousculer leurs habitudes. L’humour, je l’espère, n’est pas là pour créer une complicité mais pour renforcer une tension érotique ou simplement parce que je cherche aussi à faire rire, même avec un rire grinçant. J’aime avoir des retours des lecteurs, car je manque de recul sur mon travail. Des hommes masos sont très excités par mes textes, ils fantasment sur les situations extrêmes ; des femmes adorent et sont plus sensibles à l’aspect comique. Elles ont le rire cruel. 

"Rien n'est plus dégradant que devenir un complément d'objet direct"

Mes personnages masculins sont souvent ridicules, on se dit : "Mais quelle naïveté, comment a-t-il pu ainsi se laisser mettre une laisse ? Comment peut-il croire une seconde que sa maîtresse pense à lui à chaque seconde de sa vie ?" Il y a une forme de mise en boîte du masochiste, qui révèle ses tares, ses prétentions, en particulier son narcissisme exacerbé, qui peut le rendre bête, aussi bête qu’un chien. Si des lecteurs sont masos et ont le sens de la dérision, ils y trouveront un plaisir et jouiront aussi de cette ridiculisation. D’autres peut-être seront agacés car ils attendent une belle histoire SM, un roman érotique un peu compassé comme Histoire d’O, où toute l’attention est portée sur l’esclave, centre de toutes les admirations. La complicité qui s’instaure est certainement d’une nature sadique. On rit sur le dos des personnages masculins. Ça me plaît que l’écriture même, le style participent à leur domination ! Rien n’est plus dégradant que de devenir un complément d’objet direct, rien n’est plus humiliant que d’être réduit peu à peu à un pronom indéfini !

"Il faut se laisser envahir au point de perdre la tête"

Selon vous, qu’est-ce qui caractérise une bonne scène érotique ? 

Il faut y croire, qu’importe la situation. Même s’il y a de l’humour, y croire à fond et éviter de se regarder écrire, de prendre le genre érotique de haut ou comme un exercice de style, en attendant "mieux". Et dans ce domaine, il faut certainement être excité par ce qu’on est en train d’écrire, se laisser envahir au point de vaciller et perdre la tête, avoir chaud, sentir son cœur battre plus vite. Je me souviens de nuits d’écriture pas loin de la transe, impossible alors de s’arrêter. Dans le roman érotique BDSM, l’auteur passe d’un extrême à l’autre, à la fois dominateur et soumis, porté par les émotions de tous les personnages. Il faut écrire avec sa queue (quand on est un garçon !), il faut mouiller. Quand je n’ai aucune émotion, je n’insiste pas, j’attends d’avoir de l’inspiration le lendemain. Quand je sens monter une fièvre, je m’accroche au clavier, je cours alors après le fantasme. J’adore cette ruée vers l’orgasme. Certains écrivains affirment tout contrôler, presque avec froideur, et ce sera le gage de leur réussite. Je mise pour ma part sur une littérature plus viscérale, physique, où l’auteur y laisse la raison. C’est en relisant que je suis plus froid, que j’élague, que je fignole, comme un cuisinier qui ajoute un épice ou deux, veille à l’équilibre du goût. Mais au départ, je cherche la possession, j’aime être l’esclave malmené de mes fantasmes plutôt que d’être dans un contrôle absolu de l’écriture. 

"J'ai besoin d'images fortes"

Parlez-nous un peu plus de l’aspect technique de votre travail. 

Je ne réfléchis pas aux phrases, mais aux scènes, aux développements, aux tours de vis qui précipiteront encore plus les personnages dans l’abjection. J’y pense en marchant, dans le métro, en m’endormant. Mon roman érotique devient une obsession. J’ai des papiers en poche pour noter des idées troubles, de peur de les oublier. Mais cela peut aussi être une phrase cinglante qui surgit dans les transports, je la note. Dans mes premières années j’écrivais vite, comme si j’étais poursuivi par une horde de molosses. Pas question alors de penser au style, seul le récit comptait. Puis, j’ai aimé prendre mon temps, beaucoup relire et retravailler, réfléchir aux conséquences érotiques du style. Ce qui n’a jamais changé : cette impossibilité de travailler avec un plan prédéfini, de savoir la fin. Je pars d’une idée, de quelques personnages, d’une scène et je me jette dans le bain. Je fais confiance aux personnages, ils me guident par leur logique. Je songe à une situation et je cherche par quel récit je peux y arriver. J’ai besoin d’un canevas, d’images fortes, mais après, c’est l’aventure. 

Dans quinze jours, un nouvel entretien, cette fois avec Jérémy Bouquin, auteur du très émouvant Assistante sexuelle. Et d’ici là, si vous n’avez pas eu votre dose de stupre et de bestialité avec L’Homme chien, je vous recommande de lire le très étonnant Jennifer femme-chienne, du vétéran Gil Debrisac, plus old-school mais très réussi dans son genre.